Occupation du Théâtre de la Criée.

22 avril 2021 | Art Contemporain, Art Performatif, DIY, Marseille, Politique, Théâtre

C’est avec l’accord de Masha Makeïeff que quelques étudiants de l’École Régionale d’Acteurs de Cannes et de Marseille ont enclenché l’occupation du Théâtre de la Criée à Marseille, ce à la suite d’un ras-le-bol général des acteurs de la culture en France. Se joignant ainsi à un mouvement qui rapidement touchera la quasi totalité du territoire national. Un mouvement initié par l’Odéon Théâtre à Paris.
C’est Allam, 30 ans, étudiant en théâtre à l’université d’Aix-Marseille qui nous sert de guide lors de notre visite de l’occupation des lieux.

Le Théâtre de la Criée, une cathédrale fermée.

Riverside Productions : Ça se passe comment l’occupation du théâtre ? Dès qu’on arrive la première impression, c’est qu’on y voie la sécurité, l’agent d’accueil, etc., vous êtes invités en quelque sorte non ?
Allam : On occupe ici que le hall, c’est une occupation un peu tolérée.
RP : Vous avez pas peur d’une expulsion ?
Allam : La direction qui représente des forces soi-disant progressistes de gauche pour faire un peu caricatural, je pense qu’ils se verraient pas appeler les condés pour déloger des étudiants, des intermittents et des migrants. Ça ferait mauvaise presse.
RP : Il y a eu un communiqué de presse de la direction par rapport à l’occupation ?
Allam : Oui au tout début. Il a été critiqué justement, car il racontait sa version de l’histoire de l’occupation, mais qui ne représentait pas ce qu’est l’occupation. C’était une instrumentalisation de cette jeunesse là. Et justement à la première AG qu’il y a eu ici j’avais posé la question de comment nous pouvions être plus malin par rapport à cette stratégie là et en faire quelque chose d’intéressant.
C’est assez beau ce qui se passe ici, les portes sont ouvertes et tout le monde peut entrer. On organise des ateliers qui ne se limitent pas qu’au monde de la culture d’ailleurs, au moment même où je te parle se déroule une réunion traitant de ce qui se passe dans les hôpitaux. Il y a des ateliers sur l’histoire des politiques culturelles, il y a aussi des ateliers en non mixité, sans hommes cis.
L’idée étant de refaire du théâtre un lieu de paroles, d’échanges et il en va de même quant aux populations qui le fréquentent. Même si, évidemment, il y a beaucoup de gens du spectacle et force est de constater qu’un mois après c’est ce qui forme le noyaux dur. Ça fait plus d’un mois qu’il y a de l’activité ici, ça travaille, ça écrit des textes, ça communique, etc.
RP : Des textes politiques ou des textes de créations artistiques ?
Allam : Des textes politiques, après s’en suivent des actions. À la Criée c’est des manifestations qu’on fait sur le parvis, il y a des textes qui sont lus, il y a du rap, des lâchés de clowns. Il y a aussi quelque chose d’artistique qui émane de ça, mais moi ce que je pense c’est que c’est beau ce qu’il s’y passe. Par exemple, au Merlan c’est même combat alors qu’à la base on est très peu connectés, au début il y a pu y avoir des moments de frictions et là-bas c’est une autre ambiance, mais maintenant on est main dans la main et rien que pour l’échange que ça créé c’est chouette.
RP : Quelles entités font partie de l’occupation de la criée ? De façon un peu pérenne ? Tu as déjà abordé les étudiants de l’ERACM.
Allam : Voilà, après t’as pas qu’eux, t’as les étudiants comme moi d’Aix-Marseille Université.
RP : Là c’est en leurs noms du coup non ?
Allam : non c’est surtout en leur nom que les gens de l’ERACM ont occupé le lieu, pas au nom de l’école. Du tout même, il y a aussi beaucoup d’anciens de l’école qui n’ont plus de liens avec celle-ci. Ils ont permis d’avoir un noyau dur dès le début, ce qui a permis de s’organiser. Il n’y a pas que des gens du théâtre, mais aussi des étudiants en socio, des techniciens aussi, des syndicalistes, des plasticiens un petit peu. Avec l’occupation du FRAC il y a aussi tout le domaine des arts-plastiques qui se réveille et donc FRAC, la Criée et Merlan tous les lundi on fait des assemblées générales ensemble.

Les revendications liées à l’occupation du Théâtre de la Criée.

Allam : Si tu veux, moi quand j’ai entendu parler de l’appel de Masha Makeïeff cherchant à créer une discussion avec les élèves de l’ERACM, j’étais assez méfiant. Toutefois, j’ai vu ça passer et j’étais intéressé de voir ce qu’il en était, car tout de-même il s’agit d’une école supérieure d’arts dramatiques et la Criée étant un centre dramatique national, il s’agit de grosses instances qui relèvent de l’état et de la région.
RP : Comme le Merlan, ou le FRAC.
Allam : Oui, des lieux de cette envergure, donc je me suis demandé ce qu’elle avait à y gagner, parce que Masha Makeïeff il faut savoir que ça fait vingt ans que c’est une amie de tous les pouvoirs et ce depuis l’époque Sarkozy. Je suis venu en pensant que c’était une stratégie et ça l’était de dire : Regardez, moi je suis contre le pouvoir actuel et je participe à cette révolte.
Très vite les choses ont un peu tourné en sa défaveur car en invitant ces étudiants qui n’étaient pas tous politisés et donc pas que militants elle s’est dit : Pas de risques.
Sauf que ça a pris un peu d’ampleur et que les revendications ont changé de teneur en passant de la réouverture des théâtres à la réouverture de tous les lieux de culture si et seulement si les revendications à propos de l’Assurance Chômage, à propos du plan de relance pour la culture et de l’année blanche pour les intermittents.
Sachant qu’en fait, vu que c’est des Centres Dramatiques Nationaux, c’est la plupart de l’argent de la culture qui est versé à ces institutions, ensuite elles-mêmes gèrent leurs budgets et leurs programmations. Entre Centres Dramatiques Nationaux il y a un vrai circuit, la diffusion se fait un peu entre eux et pour les petites compagnies, c’est mort. Tous les spectacles qui étaient en diffusion ici et qui n’étaient pas coproduits par le lieu n’ont aucune chance de rejouer ici, parce que là il va y avoir deux ans où la programmation ne sera pas ouverte à la reprise. Ce qui fait qu’il y a encore les grosses productions qui vont sûrement jouer, ou en tout cas sont payées et les galériens qui vont encore ramer plusieurs années, donc il y a une révolte à ce niveau-là.
Là concrètement avec le FRAC et le Merlan on prépare des actions pour le vendredi 23 qui va être un appel national à manifester pour les droits sociaux et donc la culture sera présente là-dedans. L’idée c’est qu’il y ait une semaine de micro-actions qui amène jusqu’au 1er mai avec une grosse manifestation nationale également.
RP : Vous avez pas peur d’être noyés dans la masse ?
Allam : Bien sûr, mais la revendication numéro un c’est quand même quelque chose qui a en rapport avec le travail, sachant que ce point-là de l’Assurance Chômage qui est une réduction drastique des droits des indemnisations à l’Assurance Chômage pour tout les, non-pas intermittents du spectacle, mais les intermittents du travail. Par exemple pour les gens qui sont intérimaires, les précaires. Ils auront moins de droits qui seront étalés sur moins de temps. C’est une casse sociale sans précédents.
RP : Marrant, je l’avais pas vu passer.
Allam : C’est alarmant à quel point l’opinion publique n’est pas au courant de ça.
L’idée c’est aussi que si cette loi passe, se posera la question du « privilège » des intermittents.
Là il y a une espèce de reprise de sa citoyenneté qu’on nous retire parce qu’on est de plus en plus spectateurs d’un monde qui change sans que l’on ait vraiment l’impression d’avoir été concertés.

Improvisations au Théâtre de la Criée.

RP : Et du coup, à votre aventure s’est greffée l’association Coup de Pousse aux Migrants aux côtés un groupe de migrants alors expulsé d’un précédent local à la Porte d’Aix?
Allam : Oui, comme solution d’urgence, la priorité étant de pouvoir reloger dignement ce groupe-là. Ils sont aidés par Coup de Pousse, mais aussi des indépendants qui font en sorte de trouver des solutions, car il s’agit ici des compétences de l’état et l’état est totalement absent.
La préfecture s’était engagée à les reloger d’urgence et rien n’a bougé. Les conditions ici sont assez difficiles et il y a un rapport de force qui s’exerce avec la direction qui nous accueille mais qui parallèlement ne donne accès à la douche que de temps en temps et à des horaires très précis. Ça a été une bataille pour l’avoir cette douche en passant. Il y a aussi un rapport de chantage presque affectif avec l’équipe du théâtre qui continue à travailler ici.
RP : Qui fait le chantage ?
Allam : La direction qui dit : Vous vous rendez compte, nos employés souffrent de ça, ils ont peur de tomber malade, etc..
On est gênants et on nous le fait bien savoir, sachant que le discours extérieur de ces personnes-là est un discours de soutien, ils soutiennent le mouvement.
RP : Alors qu’à l’intérieur ils vous mettent la pression ?
Allam : Exactement, c’est une pression gentille et constante qui fatigue. Par exemple Masha Makeïeff moi personnellement je ne l’ai vu que de loin une fois. Il y a eu quelques rendez-vous au début, mais maintenant c’est un pouvoir invisible.
Moi je ne les attaque pas directement ces gens-là, c’est le système qui est comme ça. Moi ce que je reproche c’est qu’ils ne intéressent pas à ce mouvement-là pour penser avec nous quelque chose de différent dans la politique culturelle. C’est ça qui leur donne une attitude méprisante.

Le Théâtre de la Criée, dernier de la classe.

Allam : Il faut savoir que la Criée a reçue une amende d’un million d’euros je crois à la suite du non respect de la charte à laquelle il est censé adhérer.
RP : Autant ? Je pensais que c’était symbolique ce genre de chartes. Qui est-ce qui a établi ça ?
Allam : En tout cas la Criée est l’un des plus mauvais élèves en France.
RP : C’est une charte qui par exemple met une jauge sur les prix, permet l’accessibilité à un public défavorisé, ou même aux troupes locales ce genre de choses ?
Allam : C’est ça, et budget productions.
RP : Donc, ils s’engagent à produire des œuvres locales ?
Allam : En tout cas ça fait partie du principe même des Centres Dramatiques Nationaux. Ça date de la Décentralisation dans les années soixante. L’idée c’était de créer des centres dans toute la France parce qu’avant tout se trouvait centralisé à Paris, on s’en est bien éloigné.

occupation du théâtre de la criée

Enregistré le 15 avril 2021.
Rédigé le 22 avril 2021.
Par Edmond Truand.

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