Le Grisbi, un troquet vivant s’il en est.

14 octobre 2020 | DIY, Marseille, Musique, Restauration



Cette semaine nous avons pu échanger avec Alexandre ou « Galland » qui a ouvert son troquet à deux pas de la Belle de Mai, rue Bénédit à Marseille : le Grisbi il y a bientôt deux ans ans. On revient sur son parcours sur sa vision des choses en tant que restaurateur mais surtout, en tant que quelqu’un qui veut que son lieu soit une place où artistes et amateurs de culture puissent y trouver leur bonheur.

Riverside Productions : ça fait combien de temps que tu as ce lieu ?
Galland : Ça va faire un an et demi là.
RP : C’était déjà un resto avant ?
G : C’était déjà un resto avant et un bar de nuit aussi, mais vraiment éclatos. On est arrivé à la fin du mois de janvier, on a commencé les travaux, le ménage etc.. Et pour faire le strict minimum on en a eu pour deux mois de taff. Tout était sale et gris, yavait pas une plante dans le jardin qui servait débarras. Ils misaient sur une technique ancestrale : moins ya de lumière, moins tu voies la crasse. Quand je suis arrivé je me dis qu’il faut que je lave, que je retape, et que je fasse rentrer le plus de lumière possible.
RP : Tu fais combien de couverts ?
G : Une vingtaine, dis toi qu’on choppe tout les fruits et légumes dans une association à la Belle de Mai la Drogheria, c’est une asso qui récupère auprès des producteurs de Marseille fruits et légumes en gros, qu’ils revendent au détail aux restaurateurs. Du coup tout nos fruits et légumes viennent de 15km autour du resto.

lapin chasseur du grisbi
Salade sésames échalote Lapin sauce chasseur et ses légumes.

RP : Ça vient d’où cette envie d’être acteur dans le milieu artistique.
G : En réalité cette dynamique vient du fait que des gens comme Pakito Bolino (du Dernier Cri) viennent ici depuis des années, même avant qu’on ait repris, et sans d’autres artistes, musiciens, performeurs etc. j’aurais pas pu tenir. Petit à petit je me suis intéressé à leur milieu.
RP : T’as fait des soirées de soutiens au début du coup?
G : Des soirées tout court, qui font tourner le business, c’est les artistes qui ont permit que je sois ouvert aujourd’hui.
RP : Tu l’as connu comment Pakito ?
G : C’est la personne qui m’a vendu le resto qui me l’a présenté ya quatre ou cinq ans. Ici c’était un peu son QG, il préférait venir ici qu’a la Friche pour manger le midi. Et du coup c’est chanmé parce que ça a bien matché entre nous.
RP : C’est bien car ça a un rapport générationnel aussi.
G : Mais lui tu sais il est chaud hein, il hésites pas à prendre des stagiaires à essayer de faire tourner le savoir. Il aime donner leur chance aux gens qu’il sent bien, en fait ce qu’il aime Pakito, c’est vraiment les trucs populaires, les gens, la plèbe. Moi quand il m’a rencontré il a vu un gamin du milieu ouvrier, qui est quand même cultivé, et il m’a filé un paquet de sérigraphies pour décorer mon bar.

Affiche 7eme édition Vandetta

RP : Il fait un super festival aussi.
G : Ouais Vendetta ? Bah Vendetta d’ailleurs c’est ici une partie du festival en décembre s’est passée.
Pakito a toujours une vie de rock-star un peu, il fait des concerts, de la musique, des expos, des dessins, il s’arrête jamais.
Moi il m’a fallu un petit temps au début, car Pakito c’est un peu un personnage, en plus il est un peu connu et il le sait, donc il a une façon de se comporter dont j’étais pas super fan. L’art moi j’aime bien parce que j’ai une formation d’historien, j’ai bouquiné, j’aime bien les musées, les expos les trucs comme ça, mais je me suis pas forcément confronté aux artistes, et en venant ici maintenant j’en rencontre quand même beaucoup, et c’est sympa. Surtout que son délire c’est un peu une niche, vraiment underground, pas assez connu dans le monde. Ça a l’air complètement apolitique alors qu’en réalité c’est totalement politique. C’est assez délire, t’as l’impression que c’est des monstres avec des bites, à première vue t’as l’impression que ça n’a aucun intérêt ni aucun sens, mais en fait derrière ya toute une démarche qui est énervée. Ça, c’est porté justement par Pakito et sa façon de se comporter. C’est un mec chanmé qui donne un peu sa chance, et ça va au-delà d’aider pour la déco, il se donne pour le lieu, me ramène du monde depuis le début, me ramène des tables de dix, il consomme, il essaie de faire vivre le truc du mieux qu’il peut, et après quand ça marche j’essaie de le mettre bien en retour, en lui achetant des bouquins de sérigraphies ou autre. Ça fait un échange, j’essaie de faire du troc avec les artistes de la Friche… Pas que de la Friche d’ailleurs…
RP : Dans la première conversation qu’on a eu c’est quelque chose sur lequel tu as bien insisté, que tu es à la Belle de Mai, et non à la Friche.
G : Ouais c’est l’idée. En réalité je suis même pas à la Belle de Mai parce que je suis de l’autre côté du tunnel, quitte à choisir je me dis que je suis plus de la Belle de Mai que de Longchamp parce qu’au final les gens qui viennent arrivent tous de ce côté là.

Ils peuvent pas priver une génération entière de faire la fête.

Galland,
Octobre 2020.

RP : Du coup ça fait un an et demi que t’as ouvert, t’as eu les clefs en janvier ?
G: J’ai ouvert deux mois après janvier, j’ai eu les clefs le 29 janvier, on a fait les travaux et du ménage sans trop d’argent, vu que c’était super destroy c’était assez complexe au début. La première année il a pas mal fallu jouer sur les contacts la chance etc. Justement je me suis privé d’organiser des soirées. En progra j’ai plein d’artistes de ouf, je peux faire plein de bails et avec la situation actuelle on sait pas quand est-ce que ça va finir par reprendre tout ça. Ils peuvent pas priver une génération entière de faire la fête.
RP : Il te manque qu’une sono quoi.
G : Justement avec des mecs de Besançon, Ghetto25, on monte un truc qui est assez récurrent ici, c’est les Apéros de l’Été. Tout les mois je fais les Apéros du Grisbi, et avec eux on voulait faire les Apéros du Ghetto, des trucs assez énervés, et on s’est dit qu’a chaque fois qu’on en fait un on coffre un peu de thunes et on achète le système son, comme ça on le laisse en place et il bouge plus. Mais bon tant que les soirées reprennent pas… ça reste qu’une idée.
L’idée c’était de faire format midi-minuit et c’est eux qui font la progra deux dimanches par mois. En même temps j’ai mon collègue qui fait les pizzas, mon poto qui fait les cocktails et ça prend une pure ambiance.
RP : Les restaurateurs ont souvent pas envie de ça, ils ont peur de se faire salir le lieu ou du public que ça va ramener.
G : Si le lieu est sali c’est qu’il est vivant, moi je suis dans l’hospitalité. C’est un restaurant où tu payes effectivement, mais en même temps quand tu viens ici t’es chez moi donc c’est pas comme partout ailleurs, tu va pas demander du coca car yen aura pas, le service tu le trouvera bien ou pas bien mais c’est chez moi. C’est pas une multinationale, c’est pas l’ambiance d’une chaîne ou d’un truc ultra carré. Ici t’es chez moi, ça se passe bien, t’es bien servi, la bouffe est bonne, les gens kiff c’est quand même sérieux, c’est pas comme ailleurs.
RP : Quelque chose de rassurant aussi c’est que ta clientèle est jeune aussi.
G : Le midi les gens ont entre 35 et 40 ans, et le soir c’est autour de la trentaine. Ça fait deux clientèles différentes. Les soirées c’est bien mais derrière t’as un lieu qui va être destroy d’une façon peu plus improbable que quand tu fais le resto, où tu va pas retrouver des clopes dans des endroits absurdes, tout qui a bougé, des canettes, des trucs mouillés bizarres etc. Le lendemain on se tape une journée entière de ménage à deux ça représente un taff énorme.

ambiance grisbi
Galland au gouvernail de son navire.

: Le lieu est toujours en création d’une certaine façon. Je prends mon temps. J’ai commencé sans aucune thune après un master d’histoire, j’étais serveur dans les boites de nuits à la Major et au Panier, ptit gars d’extrême gauche dans toutes les manifs avec les gars de la CNT ou d’autres. Ce lieu c’est le seul que je pouvais m’offrir à ce moment là, quand tu arrives maintenant deux ans après c’est accueillant, mais c’était pas comme ça avant. Des heures j’en ai passé un nombre colossal pour rendre le lieux présentable, à me taper des 80h/semaines depuis le début presque. À la base on était nombreux dessus et petit à petit tout le monde est parti, j’ai ramené une bande de napolitains pour m’aider, ils étaient bien chauds car ici ça leur rappelait leur ville un peu.
Les gens s’investissent beaucoup dans le lieu aussi, ya beaucoup de gens qui donnent la main aussi, pour tout et n’importe quoi, moi je leur demande rien et eux non plus, et au final c’est du don contre don.
RP : D’où l’importance du réseau.
G : J’aime bien parler avec les gens, je suis une personne hospitalière, je suis pas là pour gratter les gens, et si ya un contact qui se fait et que ça match entre nous et que le mec a envie de le faire, c’est parce que c’est son désir, moi jsuis pas là à quémander ou à gratter l’amitié parce que lui il est plâtrier ou je sais pas quoi. C’est les gens qui me proposent et ça fait plaisir… Et petit à petit ça avance.
En ce moment je me dis qu’on dit souvent que quand tu montes un business il faut survivre minimum deux ans pour constater le terrain et avoir une première vue de la réalité. Là j’arrive à mes deux ans en plein monde post-confinement…
Là je repense à deux ans de souvenirs et malgré le stress, la fatigue, je me dis que j’ai de la chance. Il faut se battre constamment mais ça finira pas être un lieu énervé de Marseille ici.

Articles par mois

Catégories

Pin It on Pinterest