Julien Carpentier, le calembour comme matière première.

24 septembre 2020 | Art Contemporain, DIY, Humour, Marseille, Nice, Production Musicale

Julien Carpentier est un jeune artiste qui, après avoir terminé son cursus des beaux-arts à la Villa Arson à Nice il y a deux ans, a migré à Marseille. Si certains le connaissent sous son alias de dj et de producteur Knut Vandekerkhove, c’est ici à son parcours d’artiste performeur/plasticien (entre autres) que l’on va s’intéresser.
Il s’est installé cette année à La Fuite, atelier qu’il occupe aux côtés d’autres artistes. Julien a choisi le calembour comme arme principale. Humour qu’il exprime au travers d’installations, de performances, et de pièces sonores comme vidéos.
Au sein de cet entretien, nous aborderons sa méthodologie, reviendrons sur l’une de ses performances, sur son parcours ainsi que ses futurs projets.

« Il faut savoir architecturer le bordel. »

Julien Carpentier,
Septembre 2020.


Riverside Productions : Tu es très souvent costumé lors de tes performances, il y a une raison particulière ?
Julien Carpentier : À la base je me suis vachement costumé parce que ça me donnait de l’aplomb dans mes performances, j’avais moins peur. J’avais toujours crainte de faire un truc trop débile ou de pas l’assumer au début, mais avec le temps j’ai commencé à jouer avec.
RP : C’est pour cette raison que dans toutes tes dernières performances ou expositions t’as planqué une diffusion ou une captation sonore ?
JC : J’ai toujours mis des objets qui faisaient du son dans mes perfs, ça a toujours eu un rapport au moins avec une bande son, par exemple à la Villa, j’ai commencé à faire des bandes sons car j’avais des acteurs costumés, mais je voulais pas donner de direction parce que je trouvais ça chiant donc ma bande son incluait des repères sonores que les gens essayaient à peu près de suivre. Si je voulais un truc réglé, un truc écrit, je prendrais des acteurs professionnels. Pour plusieurs raisons, déjà parce que j’en ai pas les moyens, mais aussi, car ça m’intéresse pas vraiment non plus.
À chaque fois j’ai toujours un scénario de base, puis je fais en sorte qu’il foire un maximum pour voir ce qui se passe après.
RP : Aussi, on retrouve dans ton travail une certaine relation avec les déchets, le bruit, les résidus, les choses non désirées que tu utilises au final comme matière première. On retrouve ça aussi avec le fantôme qui est un personnage récurent dans ton oeuvre.
JC : Oui c’est sûr que le bordel me plaît. Comme j’ai écrit dans mes textes, je convoque des formes plastiques que je récupère de célébrations populaires comme le carnaval, la teuf, la manif. Et le dénominateur commun de ces trois pratiques ça reste le bordel, qu’il y ait quelque chose qui va échapper, soit l’effet recherché, soit quelque chose qui fait grandir encore plus le truc. Du coup il faut savoir architecturer le bordel (rires).
RP : Enfin, un certain rapport avec la musique de club ultra grand public, déjà dans tes bandes sonores ou même certaines de tes tracks en tant que Knut Vandekerkhove où l’on peut trouver des titres tels que Morts pour la Trance, ou Pump Up the Flim Flam…
JC : Tu connais Pump Up the Flim Flam?
RP : Nan, je croyais que c’était un hommage à Pump Up the Jam, ou une sorte de reprise.
JC : Nan c’est encore mieux que ça en fait, c’est des morceaux d’intro de disques, plein de samples mis les uns à la suite des autres.
RP : Et ça fait un morceau ?
JC : C’est insupportable ! Ils appellent ça Mega Mix. Toutes les seize mesures ça fait un autre morceau, j’ai aucune idée de ce à quoi ça peut servir.

[ndlr] : En corrigeant l’article, c’est l’absence de point sur l’humour pourtant omniprésent dans l’Oeuvre de Julien Carpentier qui nous frappe, ça nous semblait tellement une évidence que l’on en a oublié d’en aborder le sujet. Julien nous en parle bien mieux dans l’une de ses courtes lectures disponible sur son site.

« Finalement, moi, j’ai juste eu envie de vous parler de mon rapport à l’humour, c’est à dire qu’il constitue pour moi un fil conducteur: mieux, j’ai envie qu’il constitue un moteur narratif dans mon travail car, comme j’ai tenté de le souligner, je trouve qu’il jouit d’une intensité particulière, intensité que je retrouve dans le pink bloc, le carnaval dans sa forme non commerciale, dans tous ces mouvements affinitaires qui redéfinissent l’espace public comme tel, en jouant de caricature et d’irrévérence. »

La peau de banane, le pink bloc et Kylie Minogue,
Julien Carpentier, 2019.
COINS! COINS! COINS!
Julien Carpentier, 2019.


RP : Lors de ton passage chez Art-Cade tu as proposé une performance évolutive, où, selon le moment d’arrivée du visiteur, ça n’était pas la même expérience qui était proposée. De plus, il y avait plein de petits détails pas forcément évidents à saisir pour l’audience, comme les paillettes qui étaient mélangées à la terre ou d’autres choses encore.
JC : Quand j’ai mis le tas de terre c’était à la base pour y planter les tournesols qui sifflent les gens.
Avec quelle genre de terre on fait pousser ce genre de fleurs ? Il faut forcément quelque chose de spécial, soit qu’elle soit magique ou radioactive, c’est ça qui est bien avec les paillettes c’est qu’on est toujours dans l’entre deux.
Là l’idée c’était de jouer avec le côté toujours trop sérieux des vernissages, toujours un petit peu chiant. Ce que j’avais vraiment essayé de contrecarrer à Art-Cade, c’était de surtout ne pas arriver au moment où quelqu’un va gueuler « Performance de Julien Carpentier !». C’est pour ça que je me suis dit que je vais commencer à foutre de la bombe sur ce qui figurait comme caméra, donc ça ça va un peu interpeller les gens, bon après ils vont bien se dire que justement si je porte un masque c’est probablement pas un vandale. Après l’idée d’éclater le miroir c’est pour que ça fasse un bruit de truc pété et d’ailleurs moi c’est mon moment préféré de la captation vidéo, jme suis dit « Jsuis sûr que quelqu’un va faire « Olalalala ! »», et ça a pas manqué, t’entends le bruit de verre pété et t’entends quelqu’un au fond faire « Olalalala ! ». Du coup je voulais vraiment que ça soit ça le bruit de verre brisé qui lance le truc. Dans un vernissage automatiquement t’as tout le monde qui se retourne en se demandant ce qu’il se passe, et là ben bam. C’est la performance.

La Petite Torpille Esthétique, partie 3
La Petite Torpille Esthétique, partie 3,
Julien Carpentier, 2020.


Sois un artiste, mon fils.


RP : Pourquoi tu as postulé aux beaux-arts de Nice ?
JC : Ha, l’année de mon bac, hasard total. Moi je voulais faire de l’illustration, j’ai été pris dans une école privée qui coûtait super cher à Lyon et quand j’ai passé les concours je me suis dit « J’ai trop pas envie de faire ça. ». Les gens avaient l’air de se faire chier, ça avait l’air assez horrible. Après on va pas se mentir, on parle d’une école qui revient à plusieurs dizaines de milliers d’euros l’année, donc ça implique de faire un prêt pour cinq ans que j’allais rembourser toute ma vie. Donc tout ça commençait à peser dans la balance. Avec mon père on s’est dit « Pourquoi pas une école publique ? ».
J’ai passé les concours pour Angoulême, Nantes, Nice, et Dunkerque, j’ai été pris dans les deux dernières et quand tu passes les concours tu vas les passer dans l’école, quand je suis arrivé à la Villa Arson et que j’ai vu la gueule du truc, jme suis dit « Si je suis pris, c’est mon choix ». De plus yavait le truc de se dire que Nice c’est une école nationale, parmi sept en France qui sont beaucoup plus réputées et Dunkerque à l’époque était encore une école municipale, les écoles municipales c’est pas que c’est des moins bonnes écoles certaines sont vachement bien. La preuve en est que l’école que t’as faite ne va pas t’apporter plus ou moins d’opportunités, c’est si tu as réussi à développer un truc intéressant ou pas qui importe. Mais ça peut poser d’autres problèmes, comme une fermeture brusque en milieu du cursus, et ça si ça arrive tu te retrouves comme un idiot.
Du coup je suis allé à Nice.
RP : Tu avais conscience de ça a l’époque ?
JC : Absolument pas. Ça a été compliqué pour ça d’ailleurs ma première année, car on était deux sur cinquante à tout juste avoir dix-huit ans, tout les autres avaient fait un an de prépa avant. C’est un peu une année où ta vie change pas mal et on était que deux dans cette situation, je me sentais grave à la ramasse. J’avais ma culture à moi (street-art et illustration) et clairement c’est pas le projet à la Villa Arson. Donc première année totalement largué car j’y comprenais un peu rien.
Ouais non je savais pas ce que c’était l’art contemporain en rentrant à la Villa Arson.
RP : Et Maintenant ?
JC : Toujours pas !
… Si bien sûr… Je vais pas avoir une réponse romantique à « Qu’est-ce que c’est l’art ? ». Faut pas se mentir, quand je dis que je ne sais pas ce que c’est, c’est aussi pour dire que j’avais aucune conscience du milieu. Que je ne connaissais pas d’artistes contemporains, que je ne savais pas que la performance ça existait, ou dire ce qu’était une résidence et surtout que c’était un milieu professionnel hyper structuré, avec des prix qu’il faut connaître si tu veux y participer. Car en dehors des seniors qui quand ils visitent une expo disent « Mais c’est quoi pour vous l’art ? », personne ne se pose la question.
RP : D’où l’importance pour toi d’avoir pris rapidement un atelier à Marseille après tes études?
JC : Ouais, tu te rends vite compte que c’est le seul moyen d’être dans le game, c’est à dire de recevoir des propositions diverses, que si t’as pas d’atelier, d’actualités, personne ne vient te chercher.
En plus de ça à Marseille j’étais conscient qu’il y avait une scène émergente qui était en train de naître, qu’il y avait plein d’artistes qui sortaient des beaux-arts qui s’y installaient. Un exemple qui appuie bien mes propos, c’est le PAC Off ça existait pas ya un an et demi, maintenant ya vingt-quatre ateliers dont la moitié ont ouvert ya moins d’un an.

Pac off
PAC OFF 2020.


RP : ça prête pas à confusion « Printemps de l’Art Contemporain » en septembre?
JC : Haha c’est vrai, mais en même temps « Automne de l’Art Contemporain » ça fait un peu tristounet ! Puis en même temps c’est pas nous qui avons choisi le nom.
RP : C’est toi qui t’occupe de ça du coup ?
JC : Ben… C’est « on », c’est ce qui s’appele la FAAM, la Fédération des Ateliers d’Artistes de Marseille. On a tous cotisé pour couvrir les frais du PAC Off, en fait ya le PAC qui est fait par les lieux institutionnels et le PAC Off qui a commencé l’année dernière à l’initiative de Panthera, ça s’est bien passé avec les quatre ou cinq lieux qui ont décidé de se joindre à eux, cette année ils ont lancé l’appel à tout les lieux underground d’art, donc galeries, ateliers et compagnies… Sauf que cette année on s’est retrouvé à rassembler vingt-quatre lieux différents. Et du coup on s’est mis en fédération pour organiser et financer nos trucs.
RP : On peut t’y retrouver quand?
JC : Le 9 et 10 octobre où on fait une expo collective à la fois à La Fuite, mon atelier et le soir à l’atelier Panthera où ça sera perf/concert.

Les Oreilles Ont des Murs
Les Oreilles Ont des Murs,
Julien Carpentier, 2019.


RP : Tu bosses sur quoi en ce moment ?
JC : J’ai bossé sur une performance vidéo dans le but de postuler à un festival qui se passera en décembre.
RP : Pour quel festival ?
JC : C’est un festival qui s’appelle OVNi, c’est un festival de vidéos qui a lieu tous les deux ans à Nice, ça a lieu tout le temps à l’hôtel Windsor où toutes les chambres ont été décorées par des artistes de la région. Pendant la durée du festival les chambres ont été libérées et chacune est occupée par un vidéaste, qui présente son travail la journée, et la nuit il dispose de la chambre. Moi j’ai envie de le faire car en France c’est un des seul endroit où se réunissent à la fois les collectionneurs de vidéos -car dans les collectionneurs d’art c’est un peu une espère à part- et des galeries qui travaillent avec des artistes vidéastes.
Normalement faut être présenté par une galerie mais cette année ils ont un partenariat avec un deuxième hôtel hyper classe sur la Prom qui s’appelle le West End où là il y a un prix Jeunes Artistes où là ils font la même chose mais pour des artistes non représentés par des galeries donc j’ai proposé ma vidéo et j’attends leur réponse, voilà.

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