Jul Giaco, l’arpenteur de planchers.

5 février 2021 | Hardcore, Humour, Marseille, Musique, Production Musicale, Punk, Rock, Skate, Toulon

Si Jul Giaco fait partie du paysage scénique de Marseille, c’est à 30Km vers le pays Bandolais qu’il ère maintenant. Au sein de ce dialogue, nous aborderons de nombreux sujets tels que son parcours artistique, quelques-unes de ses influences, nous parlerons aussi autisme, gentrification, musique savante, skate … Nous aurons aussi l’occasion de décortiquer quelques-unes de ses chansons, dont certaines ne sont pas écoutables en ligne, car Jul Giaco est un arpenteur de planchers, et n’a que peu de temps à passer en studio.

Riverside Productions : T’as fait partie de plein de compositions, de plein de groupes.
Jul Giaco : Dix. Dix groupes, je les ai comptés sur mes chiottes la dernière fois, je suis reparti depuis le début. De quand j’étais adolescent jusqu’à maintenant, en fait mon projet Jul Giaco c’est le dixième. Et c’est le dernier, maintenant je navigue seul et ça me va très bien.
RP : Ouais, mais faut jamais dire jamais hein.
JG : C’est vrai mais je ne pourrais pas me déliter avec moi-même. Si j’ai envie de changer un truc je garderais ce nom mais en faisant de la guitare acoustique ou autre chose…
RP : Comme Renaud dans Je Suis une Bande de Jeunes ?
JG : Ouais voilà, enfin Renaud en fin de carrière c’est même plus Renaud.
RP : Oui, il est gâteux faut pas lui en vouloir ! Il était à la mode dans les années soixante faut pas oublier
JG : Oui, oui… Moi je m’en fiche hein, de toute façon, je dois aimer allez dix chansons de Renaud, d’habitude je dois aimer qu’une chanson par artiste connu et lui est rentré dans mon top 5 quand même. Souvent je n’aime pas tout, comme, par exemple les Ramones dont je n’aime que leur premier disque. Ou Yellowman j’aime juste ses deux lives [ndlr : ici et ].
RP : Zunguzung ?
JG : Et bien cette chanson je ne l’aime pas du tout par exemple.
RP : Trop facile ?
JG : Je ne sais pas… C’est juste qu’elle ne me parle pas. Ce que j’aime dans Yellowman, c’est quand il se pousse dans ses retranchements de chanteur et que limite il chante faux. Je suis friand de ce genre de délires là. Le pathos.
RP : Ouais bien crades, presque une prise, une track.
JG : Ouais c’est ça. Moi j’adore ce genre de bails ! Comme le premier album hardcore des Beastie Boys. Ils ont fait un album guitare basse batterie qu’avec des chansons de trente secondes de punk hardcore ultra violentes, c’est génialissime.
RP : Souvent les gens s’arrêtent à Sabotage ou à Intergalactic mais c’est un groupe hyper riche dont le catalogue mérite à être exploré.
JG : À une époque ils faisaient la transition entre les deux, il y a eu des lives infernaux où ils arrivaient en mode hip hop, enfin, en mode Beastie Boys quoi, et en fait à la fin il y avait les instruments sur scène, ils allaient derrière la batterie et envoyaient leur set de hardcore énervé quinze minutes et c’était fini.

Beastie Boys – Pollywog Stew,
1982.

JG : Le premier groupe de musique que j’avais, j’avais vraiment quatorze ans et je jouais de la basse. On faisait déjà des concerts, on partait en van. On jouait dans des PMU c’était énormissime. J’ai des images de moi à cet âge avec un t-shirt Mickey dans des bars complètement déchiré, maintenant j’en ai trente-cinq quoi. Ça fait vraiment vingt ans que je fais ça. Que des bons souvenirs dans mes dix groupes et à chaque fois j’ai sorti des trucs. Mais je suis épuisé et c’est pour ça que les groupes j’en aurais plus. Ce qui est un peu dur parfois, je fais ma com solo, mes visus, mes prods, mes paroles, je trouve mes dates, j’organise mon emploi du temps. Et à côté de ça, j’ai un travail et je suis tout jeune papa. Donc c’est vraiment brutal, les gens ne se rendent pas compte de l’énergie que ça implique pour quelqu’un qui déteste avoir des responsabilités !
La premier concert que j’ai fait en tant que Jul Giaco Solo, c’est mon pote Guillaume Sport Lukçe qui est un artiste indépendant et qui bosse avec des sangs dans l’atelier Laissez Passer. Ils organisaient un vernissage à la Straat Galerie. Et l’after au bistrot Les Marseillais où il y a tous les gens du vernissage qui sont venus aux lives : (Grand Candélabre, Jul Giaco, Antonin Appaix, Ray Jane et Ventre de Biche)
RP : C’était blindé, le trottoir était plein.
JG : Y’avait du monde à bloc. Et en fait j’ai fait n’importe quoi, j’ai joué avec cinq chansons, que j’ai encore dans mon set maintenant. À la base j’ai fait ça juste pour déconner puisque je venais d’avoir l’Electribe la semaine d’avant… Dans le projet éphémère Grand Candélabre je jouais aussi, avec Sport Lukçe je faisais un riddim de reggae et on lisait La Provence avec du delay…
RP : Grosse impro, tu t’es chauffé, écrit cinq textes en une semaine et basta.
JG : En une heure mec, c’est des chansons que j’avais déjà en tête. Une chanson sur un gars qui a fait la guerre et m’a raconté son histoire, une chanson sur les films qui se moquent des autistes ou qui les utilisent péjorativement, donc je l’ai écrite pour me moquer des films qui se moquent des autistes. Et d’autres chansonnettes, comme la chanson du milliardaire ! Elles n’avaient pas de titres pour te dire.
À la fin du concert je n’avais aucune intention de me lancer en Jul Giaco Solo, car à l’époque j’étais dans un duo dub/punk/expé/basse/batterie : Section Azzura, et j’avais aussi commencé à faire de la guitare dans C L U B ᗐ M E T H un groupe très particulier aussi, un peu dark pop où il y a d’ailleurs Lucas de Ventre de Biche dedans maintenant. Du coup c’était bien pépouze, dans ce petit réseau amical et confortable, après Quetzal Snakes. Et il y’a eu pas mal de personne ; « mais mec tu nous as fait trop délirer » « t’as enregistré des trucs ? » etc… J’en avais un peu rien à foutre sur le moment, mais ça a bien raisonné en moi sur la durée. Il y avait aussi Sarah-Louise de Musique Chienne dont j’admire le travail, qui était là et qui m’a dit un truc du genre ; « t’as grave de boulot, mais continues. ». En fait, ça a toujours été des bonnes rencontres, elle m’a booké ma seconde date et, de là en là, j’ai rencontré par la suite les mecs de Linge Records avec qui j’ai pu sortir mon premier EP Digital « laissez moi foirer ». Et ensuite d’autres gens de dates en dates… Cœur Sur Toi Records, Southfrap Alliance etc
À chaque fois vu que je ne fais qu’une date par mois en moyenne, ce qui est déjà pas mal, j’ai le temps de retravailler mes chansons, d’enlever des paroles, d’en mettre d’autres. Si il y a un tempo où je maîtrise bien les paroles, je vais l’accélérer, ou l’enrichir. Après, je fais des proprets sur les chansons, sur le chant aussi, donc toute ma cuisine évolue en permanence.

The Dolipranes,
Marseille, 2006.

RP : C’est la première fois que tu chantes en lead ?
JG : Ouais… Fin nan, sans instruments, oui c’est la première fois. Sinon dans Section Azzura je chantais par exemple, aussi dans Ali Barbare And The Grinds, un groupe de hardcore punk j’étais lead voix, mais toujours avec la basse. Je suis bassiste la plupart du temps, guitariste dans Club Meth et sinon que de l’accordéon.
RP : Ah ouais ?
JG : Ouais je fais des compos, j’ai déjà fait des musiques pour un film à l’accordéon. Là, faut savoir que toutes les musiques que je fais, je les compose à la guitare acoustique par exemple. En gros tu me files une guitare acoustique et je te fais mon set en mode villageois. Très mal.
RP : C’est intéressant.
JG : C’est vraiment important pour moi que toutes mes chansons puissent être jouées à la guitare. Je ne veux pas faire un truc trop techno, ni trop orchestral. Je pourrais rajouter des millions de trucs mélodiques qui s’entrelacent avec les machines mais je souhaite quand même qu’il reste une sorte de souvenir de l’oreille sur la note principale, le chant, une petite mélodie derrière et puis voilà c’est fini. En fait, je fonctionne comme un groupe, c’est-à-dire que je ne dépasse pas les tempos qu’un groupe ne pourrait pas jouer, je reste toujours dans ces limites-là.
RP : C’est aussi ta zone de confort aussi non ?
JG : C’est ma zone de confort, public et musicale. Et maintenant j’accélère un peu mes trucs, je me rends compte que c’était très lent ce que je faisais au début et j’aime bien le délire un peu techno lente comme ça, mais j’essaie de serrer au maximum si je peux.
RP : T’es à combien en moyenne ? 120, 130 bpm nan ?
JG : En fait, chaque morceau a un bpm différent, mais je suis sur du 130 en moyenne. J’ai commencé à 110.
RP : J’imagine qu’au bout d’un moment où ça fait vingt-cinq fois que tu les joues tu as envie de dynamiser le truc.
JG : Ouais voilà c’est ça. Les gens qui me book c’est plutôt maintenant des gens de la musique électronique ou de la techno, je m’adapte un peu à ça aussi, mais chez moi je fais claquer de la lourde à 45bpm parfois !
RP : C’est vrai que le public de Ventre de Biche c’est un public d’électro, d’éléctro alternative, enfin, toi aussi tu fais de l’électro alternative, pour ce que ça veuille dire… Et du coup c’est un public qui ne t’était pas familier avant ?
JG : J’y connais rien. J’aimais le punk qui criait la vie quand j’étais minot, car c’est le seul truc qui me parlait dans son histoire, il y’avait pas de codes, dans ma vision de ce mouvement-là. Puis en fait, plus tu grandis dans ce truc, plus t’avance, plus tu fais des morceaux et plus tu te rends compte que c’est super codifié. Ensuite, je suis parti vers des musiques plus alternatives, différentes, plus récréatives, avec des noyaux vraiment très durs et très peu connus, comme le hardcore très fermé… Je ne sais pas en fait… Par dépit du truc. Après, je me suis retrouvé dans des groupes qui ont plus marché que d’autres, mais toujours dans des scènes où c’est toujours les mêmes trucs, sans prises de risques…

Ali Barbare & The Grinds – Ali Barbare & The Grinds,
2016.

JG : C’est pour ça justement que j’ai toujours un pied à Marseille et un pied à Sanary, besoin de recul. A Marseille en tout cas, les mouvements liés à la musique électronique, étaient les seuls avec le temps que je trouvais vraiment libres et créatifs… C’est là-dedans que j’ai trouvé l’ouverture dont je parle. Pas dans l’électro du rooftop de je ne sais où, parce que je n’y suis jamais allé et autant ça me plairait et j’arrête tout. Mais plutôt dans des groupes comme Schlasss que j’ai pu voir à la Machine à Coudre… Et j’aimais bien aussi la mobilité du truc, car j’en ai plein le cul de porter des amplis et j’ai des problèmes osseux dus à mon passif…
Je ne fais pas de balances d’une heure, je m’envoies dessuite à froid et puis voilà. Maintenant que je suis seul je m’engage dans mon truc où je suis seul et je me porte seul.
C’est ça qui me plaît, ce côté tortue, mobile. Qu’est-ce que je suis heureux quand je suis dans un train avec mon sac-à-dos, je vais faire une date où je ne connais personne, j’arrive dans une salle où je vais boire deux pintes en plastique parce que j’ai le trac de jouer à 17h devant degun.

Jul Giaco dans toute sa légèreté,
2020.

RP : Je savais pas que c’était un projet aussi naissant du coup Jul Giaco.
JG : Et ouais ça fait deux ans maintenant. C’est assez récent et je m’éclate vraiment, même sur les clips et les autres trucs, tout va vite en fait. Pas d’étiquettes à entretenir !
RP : Giaco C’est ton vrai nom ?
JG : Nan mais j’ai quand même un nom italien et Giaco ça vient du fait que je parlais beaucoup en classe, enfin bon ça n’a pas trop changé ça, et un jour il y a une prof qui pète un câble et genre qui fait le mouvement avec les mains en italien, ce qui est super méchant au final. Elle fait le mouvement en gueulant « Giaccoooo ! », comme un mauvais sketch d’Elie Kakou et donc tout le monde s’est foutu de ma gueule et après dans la cours, c’était, je sais pas… En 6eme, tout le monde m’appelait Giaco avec l’accent italien et du coup c’est resté. Et donc ce nom qui a la base était un truc moqueur, est devenu mon blaze, ma marque de fabrique. Et pour Jul, c’est le diminutif de mon prénom et j’étais à Marseille quand JuL a commencé à être connu donc c’est mes potes qui m’ont trouvé mon nom de scène. Merci à vous !

RP : Une collab’ ponctuelle ça t’intéresserait ?
JG : Alors, c’est fait. Je viens d’en faire là. Mon premier featuring en tant que Jul Giaco avec Vanhonfleur, chez Cœur sur Toi Records chez qui j’ai sorti trois morceaux pendant le confinement. Ils viennent de sortir un coffret trois K7 et j’ai une chanson par k7.
RP : Ok ! Vanhonfleur, C’est qui ?
JG : Un gars de Lille, un poète. Un gars qui écrit un peu en mode Boris Crack, un peu dada, je ne sais pas trop comment le définir. Mais surtout il a une voix énorme, il a vraiment une grosse voix grave. En mode alcoolo, chef de chantier, -j’adore les clichés que je suis en train de débiter là-…
Donc, en gros j’ai écrit un son, j’ai fait mes paroles dessus, je lui ai envoyé au téléphone, je fais tout par téléphone je m’en fiche, je passe même pas par une carte son… Tu sais que je ne bosse rien sur ordinateur, je n’ai même pas de logiciel, je ne sais même pas ce que c’est Ableton. Donc, souvent on me demande d’envoyer un son et je ne peux pas, car je n’ai ni carte son ni ordi. Dis-toi que j’envoie des mémos vocaux et ça sort sur des compils.
RP : Trop bien.
JG : Tout ce que j’ai fait sur Cœur sur Toi Records, c’est des mémos, le live que j’ai fait à Ola Radio dernièrement, pareil, c’est tout au tel posé devant les enceintes de monitoring, dégueulasse. Et là, le mec je lui envoie un morceau au tel, par-dessus il pose sa voix, sur son tel…
En parlant des collectifs et des potentielles collabs, Il y a Alex Cendret de Southfrap Alliance qui m’a invité à faire un son pour son label, mais je lui ai répondu que je ne sais pas faire de techno, puis ce n’est pas ma culture musicale et je ne vais pas m’approprier une culture qui n’est pas la mienne. Mais je lui ai dit que s’il veut, j’ai des morceaux et que travailler ensemble ça me plairait…A sa sauce !
J’ai aussi eu des bonnes collab’ pour les visus, Doumé et maintenant mon pote Torpille qui m’aide beaucoup dans mes clips, c’est vraiment une rencontre qui m’appuie énormément dans mon truc, car il a énormément de références, il a de bonnes visions sur mes idées. Et il aime le Schweppes agrume.
Donc, je commence un peu plus à ouvrir mon éventail, que ce soit avec un poète ou sur du gabber, mais quand même avec ma marque de fabrique Jul Giaco dans tout ça.

je trouve ça très pertinent de ma part.

Jul Giaco,
Janvier 2021.

RP : Plus tôt dans la voiture tu me disais que tu écrivais beaucoup dans les bars ?
JG : C’est dur à définir mes paroles, mais c’est du vécu à chaque fois mine de rien. C’est souvent des gens, ou une personne qui dit une phrase ça me suffit pour écrire une chanson qui va avec. Là le mec qui nous a servi il a dit ; « Met des mots d’amour dans le vin chaud. » autant cette phrase dans un an elle sort sur un son. C’est pour ça que j’aime être dans des territoires un peu comme ça, inconquis, où je ne connais pas les gens, ni les lieux, des fois je crois que ça va être cool mais c’est chiant, ou l’inverse. J’adore ça en fait. Là depuis que je suis ici, toutes les semaines, j’entends une nouvelle expression, alors qu’à Marseille je suis trop resté sur la Plaine, entre la rue St-Pierre et la rue de Lodi, ça a toujours été microcosmique pendant dix ans. C’est vraiment une ville que j’ai lâché cette dernière année.
RP : Mais t’as bien fait, ça commençait à tourner en rond sévère…
JG : Ma chanson sur La Plaine est vraiment parlante de ça, de mon ressenti que j’ai eu en quittant Marseille pendant un moment, tout en y gardant mon appart, je suis parti un an, ou un peu plus et en un été, tout avait changé. Les travaux… Les ambiances… Les gens. Il y avait même plus le sosie de Michael Jackson…
RP : Il est de retour.
JG : Je sais, j’en parle dans ma chanson d’ailleurs, j’y chante :

Non, non, non, je n’irais plus sur La Plaine,
Même Michael Jackson s’est cassé.
Il a été remplacé par des guignols à mulets.
Non, non, non, je n’irais plus sur La Plaine,
Des barricades ont poussé.
Quoi que maintenant c’est mieux qu’avant,
Pour se droguer discret.


JG : Donc, ça raconte vraiment l’époque des barricades, tu reviens il y a que des soirées de mecs qui ont des mulets fluos, c’est des trucs que moi je ne connaissais pas, quand j’ai connu Marseille je restais que dans les quartiers garage/punk.
RP : Ha, je pensais que tu parlais des dealers PNL.
JG : Cette chanson elle parle des deux mondes, à la fois des dealers, mais aussi des mecs qui organisaient des soirées avec des tatouages faciaux alors qu’ils travaillent à la banque. C’est un peu un mélange de tout ça cette chanson.
Après, je continues :

Ouais, ouais, ouais, ils ont atterri de Paris,
Et ils l’ont récupérée.
Je ne savais même pas qu’ici,
Il pouvait y avoir sushi et barbier.


Non, non, non je n’irais plus sur la Plaine,
Les Loges du Jean-Jaurès sont fanées.
Même la mauresque comme cocktail,
Dans le guide est classée.


JG : Parce que genre la mauresque est classée cocktail dans le guide des cocktails, tout a changé, c’est Paris qui a récupéré le quartier, d’ailleurs je dis en parlant d’eux :

Les aliens existent !

JG : Cette chanson me porte vraiment à cœur et je me régale à la chanter ailleurs, que ce soit à Bruxelles ou à Paris, alors que maintenant je ne suis plus vraiment dans Marseille, mais bon je l’ai poncé le centre-ville. Je suis content d’y avoir été, d’y re-être, et de revenir de temps en temps. Pour y revenir mourir.

RP : C’est ce que j’ai apprécié dans tes textes, que ça soit sur La Plaine, la musique savante, ou même sur l’autisme, c’est des sujets que les gens n’osent pas aborder, qui ne sont pas des courants de pensées majeurs.
JG : Tu ne peux pas écrire sur quelque chose si tu n’as pas de recul. Pour revenir sur la musique savante, ce qui m’avait traumatisé c’est qu’un jour on m’avait invité au 47 Le Lieu boulevard Libération en me disant : « Ça va trop te plaire ! », il y a cinq ou six ans. C’était la période où j’étais encore dans mon truc rock, sans trop y être non-plus. Je descends dans la salle, je vois que des gens qui s’emmerdent, mais fallait y être à tout prix, tout le monde était habillé en noir avec une capuche, les bras croisés, les mêmes codes vestimentaires, il y avait des machins par terre pétés en larsen sur en ampli. Et genre tout le monde se regardait genre toi t’es là parce que t’as compris, qui acquiesçaient comme s’il fallait être là et que tout le monde comprenait… Alors qu’évidemment personne n’y comprenait rien, même la personne qui jouait de la musique, ne comprenait pas ce qu’elle faisait, ce qu’il fallait faire c’est justement ne pas comprendre, et être étonné. Et pas faire semblant de comprendre quelque chose qui est incompréhensible. Ça m’a énervé j’ai dû prendre l’air un airwaves à l’alim’ pour me calmer et j’ai écrit cette chanson.
RP : Ya de la très bonne noise pourtant.
JG : Oui justement, par exemple Contrordre il m’a époustouflé, il y a des gonz qui font de la musique, il y a une part de musicalité et de concept réel. Moi je critique le fait de poser des trucs et de tout mettre sur le dos du concept, en fait tu ne peux pas tout mettre sur le dos du concept parce que quand tu écoutes de la musique dans ta voiture et que t’as qu’une enceinte qui marche, si t’écoute du concept, ben c’est chiant quoi.
RP : Bon après faut pas oublier que c’est qu’un concert à cinq balles au 47.
JG : Moi je suis pour que les gens fassent leurs trucs oui, qu’ils sortent leurs fleurs et leurs crottes, qu’ils disent des conneries ou des trucs profonds, qu’ils se peignent en jaune… Je suis pour ça ! Mais là le problème c’est que tout le monde se peignait en jaune. C’est là où ça me traumatise, c’est que les mecs cultivaient la même différence.
C’est pour ça que je me suis rasé le crâne un peu… Je dis pas qu’il faut être normcore, car c’est aussi faire partie d’un groupe, ceux qui sont normaux et être différent tu fais aussi partie d’un groupe, ceux qui sont différents. Mais c’est car je suis bientôt chauve en vrai…
RP : Tu dis qu’il faut avoir son style à soi et pas celui à la mode là maintenant c’est ça ?
JG : Ou de l’avoir, mais tendre à rester qui tu es, se déconstruire un peu de tout ça. Moi je ne fais pas semblant, je ne prends pas l’accent marseillais quand je chante. C’est ça qui me soûlait dans le rock, c’est qu’on chantait en anglais déjà, mais en plus des textes plats sur la mort ou l’amour mais qui n’apportent rien aux décors en bois du western Marseillais.

Skate 2020,
Carry Le Rouet.

RP : Pour toi, il te faut absolument du texte riche ?
JG : Ça paraît anodin ce que j’écris, mais derrière je désire poser une certaine réflexion pour ceux qui grattent.
RP : Plus que la musicalité, c’est les paroles qui sont importantes ?
JG : Pour moi c’est la ligne de chant, puis vient la première ligne mélodique, la basse et la rythmique qui font la chanson en elle-même. Mais ce qui me plaît c’est de dire un truc à la con et d’un coup tu lâche un truc sérieux du style : « Le chemin pour rentrer chez soi peut durer toute une vie ». Je dis ça en parlant d’un truc sur l’accrobranche, mais d’un coup la lyrics est posée.
Ce qui me plaît, c’est qu’il y ait plusieurs lectures d’une seule chose. Mais le premier truc qui va faire tilter l’oreille c’est que tu vas rire, ou que tu vas te dire que je provoque. Faut attraper l’oreille de l’auditeur aussi.
RP : Il faut forcément faire le show ?
JG : Quitte à faire ce métier, c’est-à-dire à être devant un public, ouais faut trouver ta gimmick, mais faut pas se forcer non-plus, il faut que tu trouves ton propre show, petit à petit.
Ne pas faire le show est aussi un show en soi ! Il faut soit tirer vers le haut, soit tirer vers le bas, mais faut toujours qu’il y ait un mouvement physique, organique qui se passe avec les gens en face de toi.
RP : Ya des gens qui font de la musique et qui ne quittent pas leurs chambres aussi.
JG : Moi je suis toujours avec un public dans mon métier je suis animateur dans un EHPAD et je ne sais pas fonctionner sans. Même une personne c’est un public. Une chenille domestique. En vrai, je ne veux froisser personne.
RP : On t’a déjà reproché tes textes ?
JG : Ouais vite fait ouais. La chanson sur l’autisme, yen a souvent qui croient que je me fous de la gueule des autistes, alors que je me sens très concerné, de par des gens dans mon entourage proche, alors non, je ne me moque pas, je me moque justement des gens qui propagent des clichés là-dessus. C’est en parlant de ces choses-là, que l’on fait avancer les choses. Pas en les ignorants. Si tu écris sur ce genre de sujets et que tu en fais le procès justement ça fait du bien à beaucoup de gens.
Sur ma chanson SK8 on m’a déjà dit : « Ouais, tu te fous de la gueule des skaters etc. », mais nan justement je ne me fous pas de la gueule des skaters, juste de ceux qui ont plus de cinquante ans et qui attendent encore un sponsor…
RP : Toi t’as pas mal pratiqué en plus nan ?
JG : Et oui, j’ai eu mes heures de gloires en skate et c’est justement aussi pour ça que j’ai des soucis corporels… Du coup j’ai écrit cette chanson et pour la commencer je demande toujours au public s’il y a des skaters dans la salle ? Du coup les gens sont trop chauds et gueulent en levant la main et je dis : « Le skate c’est la merde ! » Un peu comme un mec qui est dans une tranchée, il va dire : « La guerre c’est la merde ! » Et j’enchaîne par : « Surtout si on a plus de cinquante ans »…
En fait c’est une chanson qui raconte l’histoire d’un mec -moi-, qui dit à son pote : Viens on retourne au skatepark pour montrer de quoi on est capable. Alors qu’en fait t’es plus capable de rien et tu vis dans ce fantasme qu’un jour tu vas retourner au bowl de Marseille, mais ça n’arrivera pas et il faut l’accepter, il faut avancer et faire ses propres deuils. Enterrer ses morts avec joie et construire sa maison.

Jul Giaco & Edmond Truand,
La Villa Cool, Toulon. 2019.

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