Désir d’Enfants, ou la Comtesse de Brestot

15 mars 2021 | Art Contemporain, Art Performatif, Marseille, Nice, Paris, Production Musicale, Radio, Toulouse

Désir d’Enfants, ou Comtesse de Brestot est une artiste pluridisciplinaire basée en région parisienne qui a accepté d’échanger quelques mots avec nous lors de son passage sur Marseille. Au cours de cet entretient nous aborderons des sujets tels que son parcours estudiantin, puis professionnel, auront l’occasion de découvrir son univers artistiques et bien plus encore.

Riverside Productions : En parcourant ton port folio une de tes phrases a attiré mon attention où tu y dis : Beaucoup de mes projets sont nées… ça m’a fait tiquer et m’a fait me demander si c’est une faute d’orthographe ou si c’était un clin d’œil militant.
Désir d’Enfants : Houla… Moi je fais beaucoup de fautes d’orthographe.
RP : Ça a généré une certaine curiosité quant à ton approche politique de l’art, qui s’exprime au travers de ta générosité, des collaborations que tu peux faire ou encore juste au fait d’exister en tant que femme artiste.
DE : Oui voilà, complètement, je fais pas de projets autour de ça, mais je me sers de ça quand même. Dans Les Valkyries par exemple, c’est une blague qui fait référence à la culture geek, surtout masculine, où l’on peut y voir trois meufs qui font les débiles. Du coup, ça casse complètement cette image de la valkyrie hyper balaise.
RP : Et qui représente la guerre aussi, jingoistes. Aussi il y a les chevaux morts qui ramènent à ça. On peut aussi fantasmer qu’elle s’éclatent après une bataille sur les corps de leurs ennemis.
DE : Ouais, mais dans ma tête c’était plus : Elles iront pas loin avec leurs chevaux morts.
RP : C’est ça la beauté dans l’art contemporain, voir dans l’art tout court, c’est que chacun est libre de sa propre interprétation.
DE : Bah ouais c’est clair, et puis yen a pas de fausses, à partir du moment où ça tient la route, ça tient la route !

RP : Tu faisais quoi avant les beaux-arts et tu as attaqué a quel âge ?
DE : Vingt-trois ans, j’ai fait une fac de philo, pas longtemps. Ensuite j’ai fait une fugue à Londres pendant un an, puis je suis rentrée et je savais pas quoi faire, du coup je me suis mise à dessiner, j’ai fait un peu de tatouage.
RP : Tu as des photos de tes tatouages ?
DE : Non. J’en ai refait un là il y a pas très longtemps, je m’y remets tranquillement.
RP : J’ai vu tes dessins, donc j’imagine que ça doit être proche de ça.
DE : Oui, maintenant je ne tatoue plus que mes dessins. J’ai pas du tout aimé le monde tatouage à l’époque. Ça m’intéressait absolument pas, ça parle vraiment que du corps, c’est hyper esthétisant. C’est très à la mode le tatouage,
donc il y a un coté très fashion, je traînais avec des personnes qui étaient tatoueurs pros, avec tout un délire de salons, de concours, etc.. J’aimais pas du tout l’ambiance, tout le monde est hyper sapé, hyper looké etc.. Je me suis pas du tout reconnue et je trouvais ça aussi assez creux en fait, intellectuellement, je trouvais que les gens étaient un peu cons.
RP : Rien dedans tout dehors ?
DE : Un peu ouais, est ça, mais pas chez tout le monde évidemment hein. À ce moment là j’ai repris la basse aussi, ensuite j’ai suivi des cours dans une première prépa d’art à Paris.
RP : Tu as étudié le chant lyrique aussi ?
DE : Ouais j’ai fait un peu de chant lyrique plus tard, pendant que j’étais aux beaux-arts.
RP : Dans le cadre des beaux-arts ?
DE : Non, à côté. C’était pour mon travail en fait, parce que je chantais beaucoup avant et je faisais beaucoup de trucs autour de la voix. Maintenant je chante plus du tout, ça ne m’intéresse plus. Dans mes productions je chante encore, mais pas avec cette technique.
RP : T’as fait des lives de ça ?
DE : Ouais j’ai fait des perfs chantées, c’était très cool, ça a été très bien reçu.
RP : Pour le coup, pour revenir sur le corps, là tu donnes ton corps à fond, tu peux pas être à 50 %.
DE : Tu t’impliques vraiment et puis comme c’est très fort, dans des espaces très grands avec des reverbs naturelles, ça prend beaucoup de place. C’est cool, c’est ça que j’aime bien aussi là-dedans. Quand j’étais petite je voulais faire du chant lyrique, depuis toujours, mais yavait pas de ça vers chez moi.

RP : Tes pratiques artistiques c’est quoi ? Du dessin, de la perf, du chant…
DE : Et de la musique, des vidéos…
RP : Et de l’écriture.
DE : Et de l’écriture. Jfais un petit peu de tout au final.
RP : La peinture pas trop ?
DE : Un petit peu, j’ai deux toiles à mon actif et une troisième en cours là.
RP : Sculpture ?
DE : Je fais plus de perfs que de sculptures… Sculptures dans l’art vivant quand même. Ce qui implique plus de choses possibles, très spectacle en fait. Costumes, maquillages, musiques, personnages, acteurs.
RP : De l’organisation aussi du coup.
DE : Oui, car je joue très rarement dans mes perfs.
RP : C’est ça qui t’a mené naturellement vers la curation ?
DE : Ouais, carrément. Mais là c’était des trucs morts, des dessins, des peintures, des sculptures, dans les expos que j’ai organisés il n’y avait pas de perfs.

RP : Tu travailles la musique en ce moment ?
DE : J’ai un projet de chanson française sur lequel je travaille depuis plusieurs mois, aussi je prépare un mix pour une radio de Bristol, Noods. Un set de deux heures où je vais mettre que des tracks inédites.
RP : Mix full prods ?
DE : Ouais. Mais après par exemple Seul Ensemble a composé un set d’une heure pour Station Station, là je vais pas composer, mais juste passer toutes les tracks que j’ai pas sorties et qui me plaisent encore, yen a plein et ça me fait plaisir de les sortir.
RP : Je me rappel être passé en coup de vent chez toi il y a peut-être deux ans, une époque où je te connaissais tout juste et tu as glissé au détour de la conversation que tu avais plus de deux cent prods dans les placards.
DE : Ouais, mais à finir tu vois. Au début je voulais prendre un pseudo différent par tracks pour que les gens aillent chercher et qu’ils ne trouvent jamais personne. Qu’ils se disent : Wow putain elle a trouvé des gens inexistants sur internet ! Et je vais ptet le faire je sais pas encore. Je trouve ça marrant comme idée.
RP : Tu peux même écrire un poème caché avec les noms des artistes.
DE : Ouais carrément ! Jpense que je vais faire un truc comme ça.
Pendant le confinement à Nice j’avais repris la basse et j’ai fait un projet uniquement avec cet instrument, avec dix lignes de basses qui se superposent.
RP : Je serais curieux d’entendre ça.
DE : C’est un peu chiant.
RP : En mode jazzy ou en mode noise/musique alternative ?
DE : Nan pas du tout.
RP : C’est audible ?
DE : C’est audible, c’est très très audible. C’est de la musique répétitive très longue.

RP : Qu’est-ce qui t’a inspiré pour attaquer les beaux-arts ?
DE : Moi je ne voulais pas du tout être artiste, moi je voulais être graphiste. Au début je voulais être agent immobilier déjà, j’ai passé un entretien pour entrer dans une école et le directeur m’a dit : Honnêtement Camille, je pense que vous êtes pas faite pour ça, mais si vous voulez vraiment je vous prends. Du coup ça se passe très mal chez moi dans ma famille parce que je faisais rien. Je l’ai écouté et ça m’a fait vraiment plaisir parce qu’on a parlé pendant au moins vingt-cinq minutes, je lui ai fait confiance et je me suis dit : Bah je vais faire une prépa d’art, mais dans le but d’être graphiste. Donc j’ai fait une première prépa que j’ai arrêté parce que je me suis faite agresser par le directeur, puis une seconde où là ça s’est hyper bien passé.
Dans le cursus on pouvait choisir en graphisme ou beaux-arts et quand je leur ai dit : Je veux être graphiste ils ont eu un fou-rire énorme et on dit : Mais… T’es nulle en cours de graphisme et tu vas être artiste et tu seras à la Villa Arson.
RP : Quelle prépa du coup ?
DE : À Paris, à Prép’art, là où j’ai rencontré Luca.
Moi je ne savais pas ce que c’était la Villa Arson, du coup j’ai regardé sur internet et j’ai vu que c’était à Nice et je me suis dit : C’est vraiment des bâtards, ils savent que je viens de Normandie, du coup ils veulent que je retourne en province ! Je me suis vraiment dit qu’ils essayaient de me recaler dans un truc moins bien. Pour moi il n’y avait que Paris.
RP : Du coup t’as fait un an à Paris. La vie parisienne t’était montée à la tête ?
DE : Non, mais j’avais envie de rester quoi, j’avais pas envie de partir. Et finalement j’ai fait la Villa parce que j’ai été prise et qu’en fait tout le monde m’a dit que c’était une super école et que c’était bien d’être prit là-bas.
RP : Je crois qu’il y a des gens qui viennent de très loin pour aller là bas.
DE : Ouais, mais tout ça on s’en rend pas compte.
RP : Ouais, quand t’as vingt ans absolument, ce genre d’infos, c’est tout un savoir qui est pas forcément facile d’accès. C’est évident quand tu es dans le milieu, comme nous maintenant, mais quand t’as dix-sept ans, ou vingt ans…
DE : Ouais… Après ça s’est très bien passé… Mais moi j’ai fini à Toulouse en fait, j’ai quitté la Villa, car je voulais changer d’école pour mon master.
RP : Parle moi de Toulouse un peu ?
DE : Du coup… J’ai bougé à Toulouse pendant deux ans et c’était très bien aussi. La ville déjà est trop bien, il y a beaucoup de concerts, beaucoup de musiciens et de musiciennes, ça c’est hyper cool, ça change la vie. Toulouse c’est beaucoup plus réel dans le sens ou tout le monde a un job à côté, ce qui n’existait quasiment pas à Nice.
RP : Pourquoi ça ?
DE : Parce que les gens sont plus riches à Nice, les gens qui vont à la Villa Arson sont pour la majorité des gens qui viennent de Paris.
Du coup ça veut dire aussi que ton investissement dans ton travail en prend un coup quand tu travailles à côté, parce que déjà t’es moins dispo dans ta tête pour ça. Donc c’était vachement différent, mais en même temps c’était pas mal, parce que c’est un bon test pour savoir si tu vas t’accrocher après ou pas.

RP : Ensuite tu es venue sur Marseille un temps, puis Paris, où tu as intégré un atelier : IVECO’NU.
DE : Ouais, je les connaissais déjà avant, c’est des gens qui font partie de mes meilleurs potes. C’est super grand et c’est un peu un piège parce qu’on est quand même en banlieue et quand tu rentres chez toi t’as plus envie de ressortir, maintenant ya plus rien à faire à Paris on est tout le temps enfermés ensemble, ce qui n’est pas désagréable, mais dès fois ça rend un peu dingue.
RP : C’est quoi la politique de l’atelier du coup ?
DE : On est en pleine conversation là-dessus justement. Mais déjà il faut que l’on puisse travailler dans de bonnes conditions, partager les savoirs et mutualiser les choses, par exemple là il y a une céramiste qui vient de nous rejoindre et on peut utiliser son four, nous on a des machines a coudre, il faut qu’elles soient à disposition. Aussi, quand on fait des événements, promouvoir les gens qui sont sur place et aussi nos potes qu’on invite régulièrement.
RP : C’est quoi vos événements ?
DE : Pour l’instant c’est très chill, on a pas pu en faire beaucoup déjà. On en a fait un malgré tout en septembre dernier où c’était que des vidéos, donc séances de projection.
RP : Sur mur ou sur matière ?
DE : Sur mur ouais, vraiment salle de ciné quoi, tout le monde est assis et regarde des films d’artistes, une sorte de micro-festival. Sinon on a organisé des concerts, sinon ça arrive qu’on fasse des expos, moi j’aimerais bien qu’on fasse des trucs de perfs. Il y a beaucoup d’envies tu vois. Beaucoup d’envies, mais en fait on ne peut pas risquer de faire quelque chose en ce moment, car on risque de perdre l’asso, ce qu’on ne peut pas se permettre.

RP : J’ai eu la chance de pouvoir te voir jouer quatre ou cinq fois en live et à chaque fois tu adoptes une config différentes, comment ça se fait que tu ais autant d’élasticité dans ta pratique ?
DE : Je pense que ça vient du fait que je fais des musiques qui sont super différentes entre elles, mais par contre qui sont connectées par la même ambiance. Il y a la même ambiance dans tout les sons que je trouve, même si c’est des sons différents dans le sens ou il y en a qui sont super rythmiques ou d’autres pas du tout. L’humeur de mes sons est toujours un peu la même, mais je fais toujours des lives différents du coup je recompose beaucoup, à chaque fois que j’ai un nouveau live ou alors c’est carrément un autre set.
Les lives, surtout depuis que je suis seule sur scène m’ont rapporté pas mal d’argent l’air de rien et ça m’a mis bien, pendant pas longtemps parce que ça n’a duré que trois mois, mais bon j’y prêtais une attention particulière à mes lives. Le confinement ça a flingué tout le monde.
RP : C’est d’autant plus agréable quand on sait que tu acceptes de jouer dans des salles comme le Kaloum, ou la Salle Gueule devant quarante personnes où tu sais que le cachet sera symbolique.
DE : Quand je peux je demande le max, après c’est normal de passer une soirée avec les copains de temps en temps.
RP : C’est bien que tu dise « mon travail » quand tu parles de musique aussi.
DE : Franchement je fais que ça quoi, ça m’a donné l’opportunité de faire assez d’argent, pas beaucoup, mais suffisamment pour vivre et pour recréer un nouveau live à chaque fois, car économiquement ça roulait un peu.

RP : Tu as fait une résidence à Glasgow l’année dernière ?
DE : Ouais à Glasgow Sculpture Studio, avec Triangle, du coup c’était un échange d’artistes entre Glasgow et Marseille. À la base je devais faire une perf dans un centre d’art et en fait c’est très libéral leur système et je me suis retrouvée à devoir payer pour faire ma perf. Du coup j’ai dit non et je me suis brouillé avec la meuf qui ne voulait pas entendre mes raisons. À la base on m’a dit : Il faut payer un peu mais c’est dérisoire. Et je me suis dit : Ah, bah si c’est dérisoire c’est ok. Sauf qu’on m’a annoncé la somme à mon arrivée, somme qui tournait autour de 300£.
RP : C’est énorme.
DE : Ouais ! Et du coup j’ai dit : Mais c’est pas dérisoire, vous avez craqués ! J’ai dis non direct ! Du coup j’ai réfléchi et je me suis dit que je pouvais organiser un événement où j’invite plein de gens à faire des perfs, pourquoi pas ? Sauf qu’en fait comme je ne pouvais pas rémunérer sur cet événement parce que je pouvais pas faire payer à l’entrée, j’aurais quand même perdu de l’argent, et ça c’est hors de question. Et du coup j’ai organisé une expo dans une des galeries les plus cool de Glasgow : Queens Park Railway Club, c’est une station de train, c’est une vraie station, mais c’est une galerie aussi.
RP : Comme la Station Gare des Mines ?
DE : Nan ya plus de trains là-bas, là yen a ! L’endroit est magique, c’est une galerie mythique, ça n’existe nulle part ailleurs ça. C’était super de bosser avec eux.
RP : Plus intéressant que le centre d’arts ?
DE : Plus intéressant non, parce que le centre d’arts c’est vraiment un énorme truc, mais moi je ne veux pas payer pour travailler, curieusement.
Sinon au Royaume-Uni aussi, j’ai rencontré l’équipe d’Avon de Bristol, eux je les adore. Je les ai contacté pendant le confinement et ils m’ont répondu direct en me disant qu’ils kiffaient trop ma musique. C’est l’autre structure, du label Bokeh qui fait du dancehall habituellement, Avon font plus de la musique alternative ou industrielle. Ils sont super ouverts.

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