Abil, le graffiti sur les toits.

24 août 2020 | DIY, Graffiti, Marseille

RP : Ça fait combien de temps que tu fais ça ?
Abil : j’ai commencé à taguer vers quatorze/quinze ans à la base avec mes potes où on faisait entre autres des tags antifa, des tags militants, j’ai fait ça pendant quelques années puis après j’ai commencé à apprécier l’appropriation du milieu urbain et poser ton blase ou ton slogan sans demander l’autorisation à personne.

RP : Tu fais attention où tu poses ou pas ?
Abil : Quel que soit le support un tag ça reste le même, jfais vraiment la part des choses avec le délire tag ou le jeu ça va être de poser ton blase le plus possible partout pour qu’on te connaisse en quelque sorte et le délire graffiti, qui va être travaillé avec des remplissages, des ombrages, plusieurs couleurs, etc.

RP : Ouais mais si moi je rentre chez moi et que j’ai un tag sur ma porte c’est pas pareil que si j’ai toute ma devanture qui est défoncée.
Abil : Jcomprends tout à fait que les gens maronnent, quand ils rentrent chez eux et c’est leur droit mais après c’est le jeu du chat et de la souris.

Place Sadi-Carnot
Place Sadi-Carnot, Marseille.


Abil, entre ciel et terre.


RP : Le truc c’est qu’eux ils te calculent pas c’est toi qui rentre dans leur vie toi quand t’es graffeur t’es immédiatement la souris tu voies, eux ils ne veulent pas être le chat, par exemple je me souviens d’en ancien proprio qui râlait à fond, car sa belle porte en bois massif s’est super rapidement retrouvée recouverte de grafs, (enfin bon, au Cours Ju c’est chercher aussi), pour moi jpensais que défoncer une devanture c’était une sorte de punition.
Abil : Dans le jargon graffiti répéter le plus de fois possible de façon abusée, genre cinquante fois sur la même porte c’est ça qu’on appel une punition justement. Si je fais ça c’est que je marchais pété dans la rue pour m’amuser, mais moi mon support préféré c’est plutôt les toits.

RP : Tu prends ton kiff à prendre des risques un peu non ? Je sais aussi qu’un échafaudage va être tentant pour toi et une structure de trois étages c’est pas non plus une autre de 50m. T’es monté en haut de l’église des Réformés c’est pas rien .
Abil : C’est de là d’où vient mon blase « Abil » justement, en temps normal t’y a pas accès, les gens y regarde le graff et ils se disent « mais comment il a fait pour monter là haut, quel acheminement il a emprunté, etc. ». Aussi ce qui est cool avec toits c’est que tu peux y aller en pleine journées t’as très peu de chances de te faire chopper, contrairement aux roulants, c’est à dire tout ce qui est métro bus ou trains, où tu as un dossier qui est monté sur toi, où ils ont de la sécu et dont tu as beaucoup plus de chance de te faire choper. Juridiquement parlant tu prends beaucoup plus de risques à faire du roulant.

RP : Aussi les gens travaillent en journée, ils sont pas chez eux, c’est ptet intéressant aussi.
Abil : Ouais c’est ça et puis même, faut y aller au culot, ya des fois où je trouve pas d’accès à un spot, je sonne chez les gens et je me présente comme étudiant en photos à la fac d’Aix, les gens t’accueillent à bras ouverts « Ouais venez, venez je vous ouvre la trappe, vous voulez une chaise pour grimper ? ». Par exemple quand je graf sur un toit et que je me fais niquer par les voisins, je leur fais coucou, selon leur réaction je sais s’ils vont appeler les condés ou pas, s’ils répondent , alors tout va bien, s’ils se cachent ou s’ils ferment les rideaux en général ya de grandes chances que ça soit des balances. Aussi ce qui est intéressant c’est que ton tag il est pas effacé, il va rester longtemps. Les gens aiment les graffitis, ils aiment les tags, mais pas chez eux. Les rares voisins qui m’ont emmerdés sur les toits à Marseille, ils étaient en mode « Ce que vous faites c’est formidable, mais faites le ailleurs pas chez moi ». Dans ce cas-là laisse moi faire ce que je kiff tranquillement ou soit tu me dis que t’aime pas ça.

RP : Un des seul qui a été effacé c’est un gros NIK la BAC juste avant les travaux de la Plaine ça m’avait fait tiquer justement, c’est pas de l’espace urbain c’est aux proprios de repeindre et on sait bien maintenant qu’ils n’ont pas d’argent à mettre dans l’entretien de leurs bâtiments. Moi quand j’étais gamin le Cours Julien c’était déjà couvert de tags, ça fait partie de l’histoire locale.
Abil : Ouais le Cours Julien, Marseille avec Paname restent des Mecque du graf en Europe et même dans le monde, yen a qui viennent de très loin pour ça.

RP : Aussi les gens aiment pas quand ya une pièce travaillée qui est ruinée par des tags par exemple.
Abil : C’est sûr, après entre nous on respecte les pièces des autres, c’est très rare et ultra mal vu de recouvrir, c’est vraiment « je chie sur ce que tu fais, je chie sur ton art ».

RP : Une nuit j’ai vu une fresque de la taille d’une façade se faire défoncer en live, les types nous ont répondu « nan c’est pas underground ça » et ont posé leur blase dessus.
Abil : Ouais ça c’est vraiment des puristes, jcomprends leur délire, mais jsuis pas dans cette approche. Moi je suis dans le respect des autres et jamais moi je vais aller toyer le travail de quelqu’un sur une fresque ou un blase. Yen a beaucoup qui sont dans un délire old school, moi je trouve ça ridicule maintenant en France, à la base c’est les gangs aux US qui marquaient leur territoire, là ça a rien à voir, faudrait qu’ils se mettent à la page. Ya bcp d’embrouilles dans le milieu du graf.

RP : Ouais j’ai une pote qui avait toyé un truc à Lyon ils lui sont tombé dessus à cinq et ils l’ont démonté.
Abil : Et ouais dans ce milieu ya énormément de gens qui ont un égo sur-dimensionné, ya énormément de compet.

Rue de Lodi
Rue de Lodi, Marseille.

RP : C’est un milieu relativement fermé et ya beaucoup d’entre-soi, en plus du fait que c’est un art qui va toucher une immense majorité de graffeurs ça touche pas forcément une majorité de gens.
Abil : Ouais c’est un milieu très particulier où il y a à la fois beaucoup de gens qui ont cette passion en commun, mais aussi des histoires de conflits, de gueguerre, de toy et ça peut prendre des proportions débiles, dans les années 90 à Paname yavait des histoires qui se réglaient à coup de schlass, ya beaucoup de mecs qui en dépouillaient d’autres, en les coinçant sur des terrains vagues etc.
Sur la scène locale à Marseille les fresques qui sont faites par des mecs connus localement très généralement elles sont respectées, par contre si t’es de passage ou si t’es payé, ça ça va se faire toyer. On peut prendre l’exemple de la L2 ou l’Autoroute Nord pour éviter que le lieu se fasse cartonner ils ont fait venir des mecs de loin, ces mecs la passent pour des vendus au niveau de la communauté. À l’inverse plus le quartier est cartonné et plus les commerces se font faire les devantures pour éviter d’avoir à repeindre tout les deux mois.

RP : Dans le Panier les fresques sont approuvées par une entité (mairie ou CIQ?), celles qui ne le sont pas, sont effacées dans le mois, sans l’accord des propriétaires des murs, ce qui créé des problématiques ils se voient salement repeindre leur façade de façon, paradoxalement, pirate.
Abil : Le graf est un atout touristique, souvent les gens qui exploitent le graffitis sont souvent des anciens vandales qui se sont rangés, car trop de soucis avec la justice, etc. Depuis quelques années on voie la municipalité employer des guides pour faire visiter les quartiers les plus touchés, pour faire visiter aux touristes cette nouvelle culture, qui est totalement non conventionnelle, mais que la municipalité s’approprie. Même paradoxe avec la SNCF qui a poursuivi des centaines voir des milliers de graffeurs et qui font appel à d’autres pour décorer leur équipement, Idem pour la RATP qui fait appel à un célèbre graffeur pour décorer leurs tickets.
La publicité a énormément été influencée par cette culture ces trente dernières années. On cherche toujours les spots les plus vus, métros et trains qui font voyager notre travail, c’est exactement ce qu’a fait la RTM quand ils ont couvert les trams avec le dernier album de JuL, un walltrain, un objet qui bouge ça capte l’attention des gens direct. C’est là l’absurdité dans notre société, la publicité est totalement légale et juteux, nous en tant que citoyens on a demandé a dégun de subir ça dans les transports en commun, dans la rue, etc. c’est un truc qui nous est imposé, c’est de la pollution visuelle et mentale.
Le graffeur quand il va poser des pièces, lui il gagne zéro thunes, quoi qu’il arrive il en perd, au mieux juste le prix de la peinture. C’est la passion et la conviction qu’il y a derrière qui fait que je prends plaisir quand je voies des tags et des grafs. Les seuls graffitis autorisés sont ceux qui génèrent faire de l’argent, même s’il n’y a pas forcément de messages inscrits, c’est un message en soit.

Arcane VIII – La Justice, de Franck Conte [5H1N3], en plein cœur du Panier, qui s’est vue effacer par les services de la Mairie une semaine après sa création fin 2019, une tradition dans le quartier.


Abil, Au delà de l’art, du militantisme.

RP : Qu’est-ce que tu penses de l’idée comme quoi l’état les toilettes des lieux culturels locaux représentent leurs rapports avec la scène locale ? Moi si je vais quelque part et que les toilettes sont nickel chrome, sans grafs/stickers/affiches ça va toujours me faire tiquer.
Abil : Oui, c’est qu’ils approuvent cette culture locale, et à côté de ça t’as des musées et des galeries ou les chiottes sont nettoyées matin et soir, mais qui vont héberger une expo sur l’histoire du tag ou quelque chose du genre. Moi dans ma démarche je considère pas que je fais de l’art, pour moi l’art ça va être quelque chose qui va plaire à une grande majorité de personnes qui va éveiller un peu leur curiosité. Quand je pose mon blase sur des toits moi jsuis juste un gamin avec des bombes de peinture, on me demande rien et du-coup je suis libre.
Et ouais le street-art regroupe plein de moyens différents, aérosols, peinture, posca, stickers posters et même, sculpture, par exemple ces derniers mois ya des moulages qui sont apparus qui représentent les organes génitaux des femmes, moi je trouve ça énorme, ça ça rentre dans du street-art mais, ya une idée militante derrière d’un travail de déconstruction et d’éducation des hommes. [ndlr : La Vulve, qui elle aussi a vu une de ses oeuvre installée d’ailleurs immédiatement à proximité de celle de Franck Conte se faire censurer]. Ce que j’apprécie aussi c’est qu’il y a un énorme travail derrière, comme un Banksy qui se sert du street-art pour passer des messages, ses œuvres sont arrachées il doit prendre des précautions pour les protéger, idem pour les Space Invaders qui sont arrachés par des fils de pute qui font des thunes sur le net en les revendant. Banksy, une des seules œuvres qu’il a vendu, il s’est arrangé pour qu’elle s’autodétruise quelques secondes après que la vente à 1,6m soit soit officialisée, fantastique, surtout quand on voit la tronche du mec qui se décompose en direct. Son message c’est je chie sur vos enchères, je chie sur vos approches consuméristes et commerciales. Même si le paradoxe avec ce geste-là c’est que l’œuvre n’en a gagné en valeur.

RP : T’as pas peur ?
Abil : Je me suis fait contrôler plusieurs fois par les condés, et j’ai la chance d’être blanc et de pas parler comme un lascar, bien souvent ils adoptent une posture éducative paternaliste « pourquoi tu fais ça ? C’est super bien ta démarche artistique mais t’as des murs exprès pour… Etc.
Moi en attendant jme fait juste kiffer, c’est un peu ma thérapie à moi, j’aime l’adrénaline dans mon métier comme dans ma vie perso, quand jme fait courser par quatre golgoth à Saint-Charles ou que je grimpe sur un toit, après je fais gaffe, je monte pas sur les toits quand il pleut, ou qu’il fait mauvais temps.

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